Première analyse du plan jeunesse du gouvernement

21844-2011-dijonscope-dessin-bloemDepuis des années, médias, associations, collectifs, politiques relèvent le malaise de nombreux jeunes, confrontés à la difficulté de l’accès à un premier emploi, coincés dans des stages qui ne débouchent pas sur des embauches, arrivés au bout d’études longues sans trouver ensuite un emploi correspondant à leurs compétences…

Au-delà de problèmes structurels comme celui de la crise financière mondiale, il semble bien que le système actuel tende à maintenir une grande partie de la jeunesse dans un entre-deux entre fin d’études (qu’elles aient été longues ou non) et emploi, entre dépendance de la famille et émancipation. Les causes sont multiples : inadaptation d’un système éducatif qui sur-valorise les professions intellectuelles et qui apprend plus à accepter un savoir descendant qu’à prendre des initiatives, mentalité économique tournée vers le profit à court terme qui ne pousse pas les entreprises à prendre le temps de la formation interne, et plus généralement pénurie d’emploi, le dogme du « travailler plus » empêchant un nécessaire partage du temps de travail . Comment, enfin, peut-on annoncer sérieusement aux travailleurs qu’ils devront travailler plus longtemps pour sauver le système de protection sociale alors même que les jeunes peinent à trouver un premier emploi ?

Francois-hollande-2012-jeunesse-0002Devant les dysfonctionnements du marché du travail, il fallait une intervention de la puissance publique et un traitement global abordant le problème sous ses différents aspects : éducatif, économique, psychologique, etc.

François Hollande en avait fait un axe majeur de sa campagne. Lutte contre la précarité et soutien à l ‘autonomie des jeunes : ces deux priorités montrent que les problèmes avaient été bien identifiés. Les mesures prises pour y répondre sont-elles à la hauteur ?

La question de l’emploi a légitimement été placée au cœur du dispositif. Avec, d’abord, la volonté de créer directement des emplois réservés aux jeunes : les contrats d’avenir permettent de compenser les conséquences de la crise, de donner la possibilité à des jeunes fragilisés par des échecs de reprendre confiance en eux et surtout de leur fournir une première expérience qui leur ouvrira une insertion plus facile sur le marché du travail. Ces emplois coûtent cher à l’État, mais contrairement aux dispositifs incitatifs fonctionnant sur la base de crédits d’impôts, les contrats d’avenirs garantissent un résultat concret et immédiat.

contrats-de-generation

Les contrats de génération, tout aussi ambitieux, sont en revanche plus difficiles à évaluer. Le principe (accorder aux entreprises des crédits d’impôts en échange du maintien de l’emploi d’un senior et de l’embauche d’un jeune, le premier étant sensé former le second) est louable, mais ce genre de dispositif permettra des effets d’aubaines difficilement quantifiables. Et comment vérifier qu’il y aura bien transmission de savoir entre jeunes et anciens ? Contrairement aux contrats d’avenir, les contrats de génération risquent de constituer un cadeau fiscal dont les contreparties ne pourront pas être contrôlées.

D’autres mesures, qui prévoient notamment de permettre à tous les jeunes d’accéder à une mutuelle ou d’encadrer plus strictement les stages, seront elles aussi bienvenues. Elles répondent bien au problème de la « précarité ». Mais sur la thématique de l’ « autonomie », le gouvernement aurait pu aller plus loin. Être autonome, ce n’est pas seulement avoir un emploi. C’est, plus généralement, être capable de décider par soi-même. Non pas être absolument libre et ne pas tenir compte des contraintes de la vie en société, mais être à même de faire soi-même les choix décisifs qui engagent pour des mois, des années, parfois pour une vie entière.

Le passage à l’âge adulte ne devrait pas seulement être le moment où les contraintes nouvelles s’accumulent. Cela devrait être un moment où l’individu acquière la possibilité de définir son propre rapport à la société. Actuellement, ce n’est le cas que pour une minorité. Combien de jeunes voient leurs parents ou leurs professeurs décider à leur place de leurs études ? Combien se retrouvent à la fac parce qu’il fallait bien aller quelque part, et échouent dès la première année ? Combien sortent d’une classe prépa dégoûtés par le bourrage de crânes de professeurs qui se considèrent comme des « bourreaux bienveillants » 1 ? L’expression est révélatrice du principe de ce qui considéré comme la crème du système éducatif français : les professeurs savent mieux que les élèves ce qui est bon pour eux.

Au moment de choisir entre filière générale ou technique, la plupart des établissements se contentent de procéder par tri, poussant tous ceux qui en sont à peu près capables vers la filière générale ! Les envies, les capacités autres que « scolaires » n’entrent donc pas en ligne de compte. Comment peut-on prétendre aider les jeunes à être autonomes avec un système éducatif aussi borné ?

Être autonome, c’est aussi définir son mode de vie. Où, comment, avec qui ? C’est sans doute le principal angle mort du programme de François Hollande pour la jeunesse. Quant le gouvernement appelle à retranscrire tel quel un accord qui permettra de considérer comme un motif de licenciement « personnel » et non « économique »2 le refus de changer de ville ou de région pour d’adapter à la demande de l’entreprise, on voit bien que l’économie n’est plus au service de la vie humaine mais qu’au contraire les individus sont sensés devoir sacrifier leur vie privée, leur entourage, leur culture, leur ancrage dans un pays, à la « compétitivité » de l’économie (c’est à dire dans sa capacité à détruire des emplois ailleurs pour en créer en France). Récemment, Ayrault définissait la compétitivité comme la priorité absolue. Compétitivité ou autonomie, il faudra choisir…

Les mesures prises par le gouvernement pour améliorer le sort de la jeunesse partent de constats justes et proposent des solutions globalement appropriées. Mais pour aller jusqu’au bout de la logique mise en avant, il faudrait affronter deux tabous : la nature du système éducatif français, formatant plutôt que formateur, et la compétition comme principe fondamental de l’économie.

1 Le Monde, 03/02/2012, http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/02/03/professeurs-en-classe-prepa-nous-sommes-des-bourreaux-bienveillants_1638492_3224.html

2 Cette nuance permet de transférer sur le salarié la responsabilité du licenciement en cas de réorganisation interne à une entreprise, par exemple. La définition du périmètre concerné par cette mobilité géographique subie est renvoyée à la négociation interne, et peut donc être illimitée. Les salariés « installés », organisés en syndicats implantés dans des entreprises depuis longtemps et en capacité de négocier seraient donc relativement protégés contre cette mobilité subie, mais les jeunes, qui sont aussi les plus précaires, risquent d’être les plus touchés.

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